Confiance

LE DECIDEUR, LES FAITS, LES CROYANCES

Actualisé le 11/07/2022 15:20:54

Les infox[1] se nourrissent d’arguments non vérifiés, des idées fausses viennent y remplacer les faits. Le décideur doit donc s’en prémunir, pour éviter le crash.

« Les hommes aux pensées profondes, dans leurs rapports avec les autres hommes, ont toujours l’impression d’être des comédiens, parce qu’ils sont forcés, pour être compris, de simuler une superficie. »

Friedrich Nietzsche

Nous pouvons légitimement nous demander s’il est bien correct de parler de sciences politiques, plutôt que de « connaissances politiques », puisque dans ce domaine, la complexité humaine des situations et des arguments ne permet pas de faire de comparaisons « dans les mêmes conditions de température et de pression » et donc d’infirmer clairement une proposition ni d’en définir la contingence. Parler de science en matière politique est donc une approximation de langage qui confine à la fausse information et favorise la crédulité du commun.

Plus encore, s’il est une évidence de dire que la parole du politique, fût-il diplômé de toutes les écoles du plus haut niveau, ne doit pas être confondue avec la science, il est toujours bon de le souligner.

La crise Covid nous a par ailleurs montré à quel point il est nécessaire de tenir la science au service du citoyen. Elle a aussi souligné les difficultés qui président à une vulgarisation scientifique crédible et convaincante, les décisions politiques relevant de choix et d’arbitrages à prendre en conscience et en connaissance de causes ; causes autant que faire se peut scientifiquement établies.

Beaucoup d’éléments constitutifs des déclarations des représentants politiques, mais aussi de responsables dans tous les domaines, sont considérés comme des vérités ou des faits avérés, alors qu’ils méritent d’être examinés plus avant.

C’est un des rôles de l’intelligence économique que de travailler sur ces sujets, afin que les responsables ne prennent pas leurs arbitrages sur des convictions non réellement étayées.

La qualification des faits – fact-checking en anglais -, permet d’identifier les données et les présupposés des raisonnements, et donc, en examinant la crédibilité des informations, de prévenir les influences de la désinformation. La communication stratégique d’influence positive peut alors permettre d’établir ou rétablir la vérité des faits pour une population déterminée. Recherche des données factuelles, analyse de l’exactitude des propositions, communication d’influence, sont les trois dimensions d’une bonne sécurité informationnelle.

Mais il faut bien considérer que les éléments factuels véridiques prennent souvent une forme contre-intuitive et le premier frein est bien souvent notre propre faiblesse psychologique. Cette tâche, de recherche de la vérité factuelle, est en fait un travail de lutte contre la crédulité naturelle qui nous habite et nécessite un double effort :

  • celui qui veut savoir où est la vérité doit mettre en œuvre des outils adaptés sur lesquels il faut passer un certain temps en exerçant la méthode du doute méthodique ;
  • convaincre, même autour de soi, dans une organisation ou dans la vie courante est bien souvent une gageure. Il en est de même en communication.

Cette démarche, que certains journalistes et médias s’attachent à réaliser, chacun peut aussi la mener pour lui-même, quoiqu’avec moins de moyens… Au-delà, un tel travail peut aussi être mené efficacement par des professionnels spécialisés. Cela permet de passer de l’information ouverte à un véritable traitement de renseignement ouvert[2] avec des outils de criblages et de croisement efficients, qui permettent de distiller[3] une connaissance actualisée et sécurisée.

La qualification des faits

Un décideur doit faire l’effort de n’accepter que des propositions sélectionnées de manière optimale, ce qui devrait le prémunir au mieux, face aux représentations fausses qui peuvent l’influencer. Parmi les cas les plus fréquents de difficultés, citons :

  • Une information admise collectivement dans un sérail économique ou sur un territoire, comporte néanmoins des postulats et des conditions d’effectivité, qui ne s’applique pas forcément « en l’état » à la problématique de sa propre organisation.
  • Des sources dites scientifiques peuvent sacrifier la qualité de leurs travaux au rendement de court terme ou à une rémunération de lobbying, comme l’ont montré les UberLeaks, qui ont révélé que certains économistes réputés et faisant référence, ont été rémunérés pour des articles favorables tronqués.
  • Souvent, des agents ou réseaux (sociaux ou autres) d’influence s’habillent d’un vernis scientifique, mais ne prennent pas la peine de citer la source primaire des informations qu’elles délivrent avec autorité.

Une méthode

La méthode de qualification de l’information est donc d’abord une méthode de « rétro-jugement » et de doute méthodique, qui va rechercher toutes les données factuelles qui peuvent infirmer ou modifier l’information initiale, pour la confronter et vérifier la solidité de sa pertinence.

Elle nécessite le découpage en items indépendants et vérifiables, ainsi que la séparation de ceux-ci avec les idées qui relèvent des pensées de leur auteur et non des faits.

Il advient bien-sûr un moment, dans les domaines humains et en particulier dans le domaine politique, où la complexité des idées, tressées en idéologies et croyances, peuvent entrainer des rigidités psychologiques individuelles ou sociales collectives, de résistance à la réalité des faits. Celui qui énonce un propos, comme celui qui en prend connaissance, quoique sûrs de leur objectivité, sont pris dans les fils de leur cadre culturel propre et de leurs préjugés psychologiques et sociaux, qu’il faut tenter de démêler. Notre esprit produit naturellement des croyances[4], et il est important de le savoir, pour l’admettre et pouvoir en minimiser l’effet sur nos représentations du réel et nos décisions.

Rester dans le réel ou y revenir

La difficulté est donc bien de rester ou de revenir en phase avec le réel et de faire face à la première des résistances : les biais psychologiques et socio-cognitifs et notamment le biais de confirmation ; une fois qu’une idée est bien ancrée par des images et des expériences séduisantes[5], elle devient une croyance intime. Changer de point de vue et accepter une remise en cause de celle-ci peut devenir gênant sur le plan social. Le cerveau lui-même privilégie par facilité la croyance et l’idéologie, qui ne peuvent être remises en cause que par un effort d’examen de la conscience individuelle et une confrontation avec la démonstration qui la met en défaut (ou non).

L’éclairage proposé par Gérald BRONNER

Le sociologue Gérald Bronner, qui a déjà écrit de nombreux ouvrages, à éclairé un certain nombre de points concernant ces sujets, qui permettent notamment de comprendre les métamorphoses de la croyance ; pourquoi certaines d’entre elles se diffusent plus rapidement que d’autres ; quels sont les contextes sociaux qui favorisent leur émergence ; pourquoi la disponibilité de l’information, qui caractérise le monde contemporain, ne fait pas de nous des êtres plus rationnels ?

Nous ne donnerons pas ici les réponses à ces questions, mais elles soulignent bien que le problème est réel et touche les personnes de formation scientifique autant que les autres, si elles n’y prennent pas garde.

Fond ou superficie ?

Face à ces défis, les réponses ne sont pas simples. Pour appliquer la méthode de qualification de l’information, il faut donc croiser les sources pour éliminer « l’effet de point de vue », propre à un angle d’approche, à une culture, à une personnalité, ou à un profil ou groupe sectoriel, etc.

Mais une fois l’étude réalisée, il est clair que le sérieux de la raison scientifique ne suffit pas à convaincre et plus encore peut rebuter les personnes auxquelles sont destinées les informations. D’autant que l’histoire nous a montré que les pires choses peuvent se cacher derrière des rationalités dévoyées. Si l’on ne doit plus croire à ce qui faisait référence, pourquoi faire confiance à ce qu’on nous propose pour le remplacer ?

Nous ne pouvons pourtant nous en remettre qu’à l’entendement et à la conscience des interlocuteurs, de même qu’à des engagements éthiques poursuivis avec constance sur le long terme. La superficie sera alors en cohérence avec le fond et les idées ne pourront faire abstraction du réel.

En dehors de cela, libre à chacun de tenter de forcer le destin comme le font certains bateleurs ou sophistes, qui parviennent à convaincre et même à dégager des majorités en manipulant le réel. Mais la forme est alors en dissonance avec le fond réel, qui finit toujours par remonter. Ils sont heureusement souvent balayés par le vent de l’histoire humaine.

Beaucoup ne sont pas totalement convaincus par ce type de démonstration, et sont persuadés que la force de caractère suffit à renverser et maintenir les situations. L’information n’est pour eux qu’un outil de manipulation.

Mais c’est méconnaitre les limites de la désinformation, car ce système qui abreuve les interlocuteurs et les parties prenantes de contre-vérités, trompe aussi les alliés et les parties internes. C’est donc logiquement qu’il finit en lui-même par ne plus savoir ce qui est vrai ou non, détruit la confiance et tend à s’auto-intoxiquer. Il ne peut être durablement efficient.

Jean-Francois DELBOS


[1] Les infox sont de fausses informations, informations fallacieuses, ou en anglais : fakes news. Elles sont des données mensongères diffusées pour convaincre et qui manipulent, car elles trompent, intentionnellement ou non, leur auditoire. La cause peut en être une faiblesse intellectuelle ou une intention duplice.

[2] OSINT (Open sources intelligence)

[3] Procédé de purification par traitement et condensation des éléments essentiels d’une information compétitive ou critique, compte tenu des objectifs poursuivis.

[4] Thierry RIPOLL, Pourquoi croit-on ? 01/10/2020 –Sciences Humaines Eds, 391 p.

[5] Effet renforcé par les réseaux sociaux.

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